Culture sourde, langue des signes et écriture de l’Histoire !

Entretien avec Troy Kotsur—Oscar 2022

Cette année, Troy Kotsur est entré dans l’histoire en tant que premier acteur masculin sourd récompensé d’un Oscar, d’un British Academy Award, d’un Screen Actors Guild Award et d’un Critics’ Choice Movie Award.

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Image Source: Variety

Cela va sans dire, mais nous allons tout de même le dire, sa performance dans le rôle d’un père et d’un pêcheur sourd, Franck Rossi dans le film CODA, est tout simplement exceptionnelle. Son naturel authentique à l’écran et sa sincérité à la ville ont attiré l’attention d’Hollywood et des différents publics du monde entier.

En supprimant les barrières dans les médias, mais aussi dans les autres secteurs, la culture sourde continue de se faire une place dans la conscience collective, notamment en ce qui concerne l’inclusion, l’accessibilité et la communication au sens large.

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Image Source: AFP

Troy s’est entretenu avec Ava sur son expérience d’acteur à Hollywood et de personne sourde dans un monde en pleine évolution.

Il nous éclaire sur l’impact positif que la technologie a sur l’accessibilité et les opportunités pour la communauté sourde et nous explique de l’importance de la Langue des signes américaine (ASL) pour tous, pour les jeunes sourds mais également pour les entendants comme un outil collaboratif et une manière visuelle de communiquer.

Le texte qui suit est la transcription d’un récent entretien avec Troy Kotsur, acteur et réalisateur sourd ayant reçu un Award.

Weezie Melançon (en langue des signes) :

Félicitations. Applaudissements.

Félicitations pour votre Oscar et votre superbe performance dans CODA.

Troy Kotsur : Merci. Je suis content que vous ayez appris le signe. C’est ça, la culture sourde. Nous sommes beaucoup dans le visuel. Nous faisons des vagues avec nos mains au lieu d’applaudir. C’était très inspirant de voir tout le public des Oscars applaudir en langue des signes. C’était extraordinaire et vraiment touchant. Tout le monde s’est même levé pour m’acclamer ! J’ai vraiment essayé de ne pas montrer mes émotions, ça n’a pas été facile.

W.M. : J’imagine. Mais toute cette reconnaissance et tous ces compliments sont mérités. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas vu un aussi bon film, un film aussi sincère.

Troy Kotsur : Merci ! Merci d’être allée voir notre film.

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Image Source: Robyn Beck/Agence France-Presse/Getty Images

Comment décririez-vous votre expérience d’acteur sourd à Hollywood, expérience qui vous a conduit à votre rôle dans CODA?

Troy Kotsur : Pendant des années, j’ai espéré qu’Hollywood proposerait un rôle de personne sourde, mais ce n’est arrivé que très rarement. Il y avait parfois une courte scène dans un film, mais ce n’était pas un rôle à part entière. Hollywood avait tendance à considérer les personnages sourds et malentendants comme des victimes ou des personnes pour qui nous devions forcément avoir de la pitié et je ne m’identifiais pas vraiment à ces rôles.

Pendant des années, j’ai travaillé comme acteur dans un théâtre, ce qui était une chance pour moi de montrer mon travail sur scène et de jouer devant un public composé, en moyenne, à 80 % de personnes entendantes et à 20 % de personnes sourdes. C’était super de voir les talents en langue des signes et en voix off et de pouvoir travailler avec des acteurs sourds et entendants à la fois.

J’espérais que cette méthode de travail influencerait Hollywood à appliquer ce genre d’installations et d’organisation sur les plateaux de tournage ou de télévision. Malheureusement, la peur était trop présente : il fallait penser au budget, aux finances, à la manière de vendre les films et au besoin d’engager des acteurs de grande renommée. À l’époque, j’étais complètement étranger à ce monde, personne ne me connaissait, j’ai donc essayé de me faire une place à Hollywood.

Parlez-nous de votre personnage Frank Rossi dans CODA et ce qui est, selon vous, spécial dans ce rôle.

Troy Kotsur : Quand j’ai lu le scénario de CODA, j’ai pensé : « Yes ! Enfin ! Ce rôle est parfait. » Frank Rossi est un chic type. Ce n’est pas une victime. Il est travailleur, il aime sa famille. Il a des frustrations et des problèmes en dehors de chez lui, comme n’importe quelle personne et n’importe quel parent. Seule sa manière de communiquer était différente.

Hollywood a tendance à beaucoup s’appuyer sur le son, les dialogues, les voix, les effets spéciaux, la musique, les bruits environnants, pour atteindre un public plus large, c’est pour cela que personne n’a jamais envisagé de s’adresser à un public sourd. À quoi bon ? Ici, une opportunité s’est créée. CODA était le film parfait parce qu’il y avait plusieurs personnages sourds. Les trois membres de la famille étaient une distribution d’ensemble. Les moments de silence dans le film ont permis au public entendant d’observer et de vivre une expérience de personne sourde pendant 30 secondes.

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Image Source: Apple

Je suis vraiment heureux, et soulagé aussi, que nous fassions bouger les choses et qu’Hollywood semble enfin ouvrir son esprit et s’ouvrir aux autres. Il est rare de voir un rôle masculin sourd, c’est pour cela que j’ai été touché de recevoir une récompense. J’ai le sentiment d’inspirer non seulement la communauté des sourds, la communauté de CODA et la communauté des personnes handicapées, mais également toutes les personnes qui se sentent abandonnées.

Hollywood est l’un des meilleurs chemins pour attirer l’attention, il n’y a pas que Hollywood, évidemment, mais pour influencer et éduquer les gens du monde entier, c’est une très bonne passerelle. Je suis très fier de notre travail. Je suis fier de notre casting, de toute notre équipe et de tous ceux qui ont cru en nous, notamment Apple pour leur soutien. Tout le monde s’ouvrait aux autres, tout le monde était là pour nous, j’espère que cet élan va se poursuivre.

« Avec la technologie, nous avons accès à tout. Nous avons accru l’accès à la communication. Nous avons plus d’emplois pour les sourds et les malentendants. » –Troy Kotsur

Le film et l’attention portée à la communauté des sourds et des malentendants que CODA a déclenchée a reçu le nom de « tournant clé dans la représentation ». Voyez-vous cet indicateur crucial à Hollywood et dans les autres secteurs, pour la culture sourde ?

Troy Kotsur : Oui, c’est ce que je vois. C’est exactement ça. Je vois ça comme une transformation culturelle, et c’est un sujet sensible pour lequel Hollywood montre de la curiosité. Ils n’ont jamais vraiment pensé à des personnes ou des acteurs sourds alors que, maintenant, j’ai déjà reçu plusieurs scénarios pour lesquels ils envisagent de remplacer un rôle d’entendant par un rôle de sourd. Cela me fait vraiment plaisir de voir que les producteurs sont inspirés et motivés pour aller vers quelque chose de nouveau et commencent à penser différemment (en anglais, « think outside the box », penser en dehors de la boîte). Il faut finir par se débarrasser de cette boîte, la détruire, l’ouvrir.

Nous devons partager des histoires différentes parce que toutes ces communautés marginalisées ont beaucoup d’histoires à raconter, des histoires que personne ne connaît. Nous devons partager notre créativité et nos histoires. Nous avons une tradition du conte si riche au sein de la communauté sourde que j’ai hâte de tout raconter.

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Troy Kotsur dans son rôle de Franck Rossi—Image source : Apple TV+

En parlant d’histoires de la communauté sourde, avez-vous de l’expérience, ou des projets, dans l’écriture et/ou la réalisation en plus de votre casquette d’acteur ?

Troy Kotsur : Je suis content que vous posiez la question. En grandissant, mon objectif était de devenir réalisateur, mais je me suis rendu compte qu’Hollywood n’était pas prêt pour un réalisateur sourd.

Je le répète, Hollywood dépend énormément du son, alors « une personne sourde n’y arrivera jamais » [en tout cas, c’était l’idée]. Et dans les années 60, 70, 80, la technologie était plutôt limitée, nous n’avions pas de Smartphones, pas d’ordinateurs mais aujourd’hui, avec la technologie, nous avons accès à tout. Nous avons un accès accru à la communication. Nous avons plus d’emplois pour les sourds et les malentendants. Nous pouvons garder contact grâce à nos Smartphones.

Je fais partie de la Génération X, nous sommes ceux qui avons connu la vie sans la technologie et ensuite, la vie avec la technologie, j’ai donc le sentiment que de nouvelles opportunités se sont créées pour les talents sourds. Je vois des gens qui ont la possibilité de faire des films par leurs propres moyens avec des Smartphones, c’est comme avoir Hollywood dans sa poche. Beaucoup de personnes sourdes et malentendantes s’appuient sur la technologie, alors je voudrais les encourager à faire des courts-métrages en utilisant cette technologie qui est une vraie bénédiction.

Le discours de Troy Kotsur pour son Oscar…

Justement, par rapport aux progrès en matière de technologie, il parait que la directrice de la langue des signes artistique, Anne Tomasetti, a utilisé la technologie de sous-titrage en direct Ava sur le plateau de CODA. Cela a bien fonctionné ?

Troy Kotsur : C’est vrai ! Elle a utilisé Ava pour communiquer avec notre équipe de producteurs. En post-production, elle a pu garder contact avec les monteurs et les producteurs.

En pouvant échanger avec une équipe composée à la fois de personnes entendantes et de personnes sourdes, on voit bien le bénéfice de la technologie. Anne est sourde et a un emploi, en partie, grâce à la technologie.

Pour vous, quel est le plus gros malentendu ou le plus gros obstacle pour les personnes sourdes et malentendantes ?

Troy Kotsur : Quand je signe, il m’arrive que les gens pensent que j’ai des problèmes mentaux. Parfois, les gens me regardent et pensent que je fais semblant d’être sourd parce que, sinon, j’ai l’air normal. D’autres handicaps sont plus facilement identifiables, comme être en fauteuil roulant, mais la surdité n’est pas identifiable si vous ne rencontrez pas la personne, que vous ne vous rendez pas compte des difficultés de communication qu’elle connaît et de son impossibilité à communiquer oralement.

Les entendants ne s’attendent pas à croiser un sourd. Certains peuvent dire « Oh, je connais un peu la langue des signes » mais d’autres sont pris complètement au dépourvu. Pour eux, on doit avancer et s’adapter. J’ai connu cela toute ma vie.

« Il y a une tonne d’avantages à apprendre la langue des signes… C’est une manière visuelle de communiquer. Nous, les personnes sourdes, nous communiquons visuellement comme vous communiquez avec votre langue orale, j’espère que nous pourrons un jour combler le fossé, collaborer et travailler main dans la main. » –Troy Kotsur

Il m’est aussi arrivé que des policiers ne croient pas que j’étais sourd. Une fois, j’ai été arrêté parce qu’ils pensaient que je faisais semblant d’être sourd pour ne pas me faire verbaliser. Les policiers avaient déjà eu des expériences d’entendants qui faisaient les sourds pour être libérés et ces policiers se sont ensuite aperçus qu’ils s’étaient fait piéger. Alors, ils pensaient avoir retenu la leçon, ils m’ont mis les menottes et m’ont embarqué alors que j’étais réellement sourd. Je leur ai dit mais ils ne m’ont pas cru. Une heure plus tard, un autre policier qui connaissait la langue des signes est arrivé. Ils l’ont conduit jusqu’à moi, m’ont enlevé les menottes et après avoir signé avec le policier, ce dernier a confirmé aux autres que j’étais vraiment sourd. Donc merci infiniment les entendants de piéger les policiers ! Les personnes sourdes et malentendantes avons ce genre de petits problèmes toute notre vie.

Pour vous, quel est l’avantage d’être sourd ?

Troy Kotsur : Si je suis à l’aéroport, et que l’attente est longue, je peux dépasser tout le monde et dire « Je n’entends pas les annonces » et on me laisse passer. Quand des amis entendants me demandent pourquoi je ne fais pas la queue, je réponds « Je suis VIP. Être sourd est mon avantage. Je suis un VIP sourd. » (rires)

Plus sérieusement, connaître la langue des signes est un avantage. Imaginez sous l’eau, avec un équipement de plongée, on peut avoir une conversation entière qu’il ne serait pas possible d’avoir à l’oral.

On peut discuter en langue des signes à travers une fenêtre et au restaurant quand il y a beaucoup de bruit autour. Les entendants disent « Quoi ? » et crient, nous, il nous suffit de signer, même avec de la musique et des bruits de fond. Il y a une tonne d’avantages à apprendre la langue des signes.

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AMPAS via Grosby / Bestimage

Voulez-vous transmettre un message à la communauté des sourds et des malentendants et à la communauté des entendants ?

Troy Kotsur : Vraiment, j’encourage tout le monde à apprendre une nouvelle langue. Je considère la langue des signes comme un cadeau. Certains pensent que la langue des signes est la langue des personnes handicapées et limitées parce que les gens s’appuient beaucoup sur l’audition. C’est une manière visuelle de communiquer. Nous, les personnes sourdes et malentendantes, nous communiquons visuellement comme vous communiquez avec votre langue orale, j’espère que nous pourrons un jour combler le fossé, collaborer et travailler main dans la main.

La langue des signes est très belle. Beaucoup ne pensent pas aux avantages de la LSA (langue des signes américaine) pour les jeunes enfants, notamment. L’une des choses les plus importantes pour les parents qui ont des enfants sourds est qu’ils n’aient plus peur et qu’ils oublient les barrières. La langue des signes n’a pas de prix. C’est une expérience et une langue très riches.

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Il existe un système de soutien pour les enfants sourds et malentendants qui ont besoin d’appareils auditifs ou d’implants cochléaires, la condition étant de ne pas ignorer la langue des signes, puisque c’est la langue naturelle des personnes sourdes et malentendantes. Nous devons laisser les enfants sourds grandir, se trouver et trouver leur identité par eux-mêmes. Ils peuvent prendre la décision plus tard de s’ils souhaitent un appareil auditif ou non ou s’ils veulent communiquer à l’oral, mais il est très important que ces enfants aient le choix et l’opportunité d’apprendre la langue des signes. Heureusement, les parents s’impliquent et les soutiennent dans leur vie et apprennent aussi la langue des signes.

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La langue des signes est une forme de communication visuelle employée avec les mouvements des mains et des expressions du visage. La langue offre à ceux qui n’utilisent pas la communication verbale un outil alternatif pour s’exprimer, s’engager socialement et se connecter humainement, des avantages considérables pour tous les âges, mais en particulier pour les jeunes.

Alors que la langue des signes est la langue native de la communauté des sourds et malentendants, seulement 1 % des 48 millions de personnes sourdes ou malentendantes aux États-Unis utilisent la LSA (la langue des signes américaine).

La technologie continue d’accroître l’accessibilité et l’inclusion des sourds et malentendants en matière de collaboration sociale, éducative et professionnelle avec la communauté entendante à travers différentes formes de communication comme le sous-titrage en direct lorsque la langue des signes n’est pas la méthode de communication préférée.